ON NE METS PLUS TOUS NOS FOURRAGES DANS LE MÊME PANIER POUR NE PLUS SUBIR LES ANNÉES DE CANICULE
Continuer à faire du maïs ensilage, oui. Mais pas uniquement.
Le maïs ensilage reste, et restera, un excellent fourrage pour les élevages : productif,
énergétique, bien maîtrisé techniquement et parfaitement intégré dans de nombreux
systèmes alimentaires. La question n’est donc pas de remettre en cause le maïs. La
vraie question est beaucoup plus stratégique : que se passe-t-il dans le système
fourrager lorsque l’année devient exceptionnellement chaude et sèche ?
Si une part trop importante de la production repose sur une seule culture estivale,
l’exploitation devient mécaniquement plus exposée à un même aléa climatique. Une
année chaude et sèche ne pénalise pas nécessairement toutes les espèces de la
même manière, ni au même moment. C’est précisément cette différence de
comportement qu’il faut désormais utiliser. Diversifier ne signifie pas abandonner le
maïs. Diversifier signifie éviter que toutes les surfaces fourragères prennent le même
risque au même moment
À retenir
L’objectif n’est pas de supprimer le maïs, mais de répartir la production
fourragère entre plusieurs espèces, plusieurs variétés et plusieurs
périodes
La diversification commence à l’intérieur même de la prairie
Lorsqu’on parle de diversification, on pense souvent à l’assolement : maïs, prairie, méteil, sorgho. C’est nécessaire, mais ce n’est pas suffisant. La première diversification doit se faire à l’intérieur de la prairie elle-même. Une prairie multi espèces associe au minimum trois espèces appartenant à au moins deux familles, généralement graminées et légumineuses. Le choix des espèces doit être réalisé à partir du sol, de la durée d’utilisation, de la période de production recherchée et du mode d’exploitation. Cette diversité n’est pas décorative.
Chaque espèce possède :
– Une dynamique de croissance différente ;
– Une sensibilité différente au déficit hydrique ;
– Une profondeur d’enracinement différente ;
– Une période d’exploitation différente ;
– Une capacité différente à redémarrer après un stress ;
– Une contribution différente à la valeur alimentaire du mélange.
L’objectif n’est pas d’empiler les espèces. Il est de rechercher leur complémentarité.
Diversifier les espèces… mais aussi les variétés
C’est un point qui mérite d’être davantage pris en compte. Deux parcelles portant la même espèce ne présentent pas nécessairement le même comportement climatique.
La précocité, le démarrage en végétation, l’alternativité, la remontaison, la souplesse d’exploitation, la pérennité, la ploïdie, l’agressivité ou encore la capacité de recolonisation sont autant de critères qui peuvent modifier le comportement d’une prairie. Diversifier les variétés au sein d’une même espèce permet donc également de rechercher de la complémentarité. On ne choisit plus simplement « une prairie ». On construit une population végétale capable de répondre à des conditions variables.
Pourquoi cette diversité devient stratégique ?
Le changement climatique modifie la répartition de la pousse. Les prairies ont tendance à démarrer plus tôt au printemps, connaissent un creux estival plus marqué et peuvent retrouver une dynamique de pousse plus tardive à l’automne. Cela change la manière d’évaluer la performance d’une prairie. Le meilleur mélange n’est pas nécessairement celui qui donne le rendement annuel théorique le plus élevé. C’est celui qui permet de sécuriser la production lorsque les conditions s’écartent de la normale.
Une espèce peut décrocher pendant la période chaude alors qu’une autre maintient davantage son activité. Une troisième peut reprendre lorsque les conditions redeviennent favorables. C’est cette succession qui apporte de la résilience
EXEMPLE 1 — Une prairie qui ne « décroche » pas entièrement en été
Prenons une prairie composée principalement d’une seule graminée type RGA. Au
printemps, la production est excellente. L’exploitation est facile et les résultats sont
réguliers. Puis arrive un été très chaud. La croissance ralentit fortement et la prairie
fournit beaucoup moins au moment où les besoins du troupeau restent présents.
Dans une prairie associant plusieurs graminées et légumineuses, les comportements
peuvent être différents. Certaines espèces auront déjà produit une grande partie de
leur potentiel au printemps. D’autres conserveront une activité plus intéressante pendant la période estivale. Certaines légumineuses pourront également maintenir
leur production plus longtemps. Le mélange ne supprime pas le déficit estival. Il réduit le risque que la totalité de la prairie réagisse de la même manière. C’est exactement ce que l’on recherche dans une logique de résilience.
EXEMPLE 2 — Diversifier les variétés plutôt que miser sur un seul comportement.
Sur une prairie temporaire, le choix peut être fait de plusieurs variétés d’une même espèce présentant des précocités ou des comportements différents. L’objectif n’est pas d’obtenir trois fois la même plante. Il s’agit au contraire de rechercher une complémentarité de cycle. Une variété démarre rapidement au printemps. Une autre présente davantage de souplesse d’exploitation. Une autre possède une meilleure pérennité. Le mélange variétal permet alors de répartir les risques. Cette logique est particulièrement intéressante lorsque l’on sait que la date de récolte idéale ne sera pas toujours la même d’une année à l’autre.
LE RGI : PRODUIRE AVANT LA PÉRIODE À RISQUE
Dans cette stratégie de diversification, le ray-grass italien conserve toute sa place. Le RGI permet de produire rapidement du fourrage sur une période où les cultures estivales ne sont pas encore mobilisées. Il peut être conduit sur des durées de 6 à 18 mois. Son intérêt stratégique est surtout de déplacer une partie de la production fourragère hors de la période estivale. C’est fondamental.
Si toute la stratégie de production repose sur la capacité des cultures à produire en juin, juillet et août, l’exploitation concentre son risque sur la période où la température et le déficit hydrique sont justement susceptibles de devenir les plus contraignants.
Avec du RGI, une partie du stock est constituée avant l’arrivée de la période critique.
Une exploitation produit habituellement :
– Maïs ensilage en été ;
– Pâturage au printemps ;
Peu de surfaces dédiées à une production de stock avant l’été.
Une stratégie intégrant davantage de RGI ou de fourrages d’hiver permet de sécuriser une partie de la production avant même d’entrer dans la période à risque. Le RGI n’a donc pas nécessairement vocation à remplacer le maïs. Il peut avoir pour fonction de sécuriser le bilan fourrager avant l’été
LE MÉTEIL : UNE AUTRE FAÇON DE PRODUIRE AVANT LA
CANICULE
Le méteil répond au même principe de diversification temporelle.
Il associe généralement des céréales — triticale, seigle, avoine — à des
protéagineux comme le pois, la vesce ou la féverole, avec éventuellement des trèfles annuels.
L’intérêt est double : produire un stock au printemps et répartir le risque entre plusieurs espèces.
Une exploitation implante un méteil à l’automne. Au printemps, le fourrage est récolté. La parcelle peut ensuite être destinée à une culture estivale comme :
– Maïs ;
– Sorgho ;
– Tournesol ;
– Moha.
Cette stratégie permet de produire deux fourrages sur la même parcelle et sur deux périodes climatiques différentes. On ne demande donc pas à une seule culture de tout faire. On répartit la production dans le temps.
Le méteil en double culture est clairement une opportunité aujourd’hui pour refaire vos stocks, par exemple, si votre objectif est la quantité, implanter 70-80 kg de triticale avec 25 kg de vesce commune et 10 kg de vesce velue et 5 kg de trèfle de Michelli ou squarrosum vous permettra de sortir 3 à 4 T MS au printemps d’un fourrage entre 0.7 et 0.9 UFL et 15 -17 % MAT.
La réflexion du choix des espèces peut se faire avec votre technicien fourrages pour optimiser par rapport à vos types de sol et vos pratiques. On évitera une vesce velue s’il y a pâturage sur la parcelle ensuite par exemple, on saura aussi que le seigle au semis sera plus sensible aux limaces.
Grâce aux légumineuses dans le mélange, l’apport d’engrais azoté pourra être limité
LE SORGHO FOURRAGER : UN VRAI OUTIL DE DIVERSIFICATION
ESTIVALE
Le sorgho mérite une place particulière dans cette réflexion.
Il ne faut cependant pas parler du « sorgho » comme s’il s’agissait d’une culture unique.
La diversité génétique est importante et les types de sorgho répondent à des objectifs différents. Le sorgho est une plante en C4, particulièrement efficace dans l’utilisation de l’eau. Ses besoins totaux sont estimés autour de 400 à 500 mm, soit environ 100 mm de moins qu’un maïs. C’est donc une culture intéressante à positionner sur les parcelles où le maïs atteint régulièrement ses limites.
Sorgho multicoupe : produire lorsque les prairies ralentissent. Le sorgho multicoupe constitue une voie intéressante pour produire du fourrage
pendant l’été.
Les Sudan Grass et les hybrides Sudan × Bicolor ou Sudan × Sudan possèdent une bonne capacité de tallage et de repousse. Ils peuvent être utilisés au pâturage, en affouragement en vert, en fauche, en enrubannage ou en ensilage. ARVALIS décrit également ces sorghos comme des cultures estivales à cycle court, pouvant être utilisées en culture principale ou en dérobée après une récolte de céréales ou de méteil. Selon la date de semis et les conditions, une première exploitation peut intervenir environ 45 à 60 jours après le semis.
C’est là que le sorgho multicoupe devient intéressant dans une stratégie globale : il produit précisément pendant une période où les prairies classiques peuvent connaître leur creux estival. Il ne faut donc pas nécessairement le comparer uniquement au maïs. Il peut être vu comme un complément estival aux prairies.
Une exploitation dispose de prairies pâturées au printemps. En juillet, la pousse devient insuffisante. Plutôt que d’augmenter systématiquement la distribution de stocks hivernaux, une surface de sorgho multicoupe peut fournir un fourrage estival complémentaire.
On utilise ainsi :
– Prairie → printemps ;
– Sorgho multicoupe → été ;
-RGI / méteil → automne-hiver-printemps ;
– Maïs → stock énergétique.
Chaque culture remplit une fonction différente.
Attention : le sorgho multicoupe ne se raisonne pas comme un maïs
Le sorgho multicoupe est un fourrage différent.
Il ne contient pas d’amidon comme un sorgho à grain et sa valeur énergétique est plus faible. Son intérêt réside davantage dans sa capacité à produire de la biomasse en période estivale et à être exploité plusieurs fois. Il faut également maîtriser le stade d’exploitation lorsqu’il est pâturé ou affouragé en vert. Les recommandations techniques prennent en compte la hauteur de végétation afin de limiter les risques liés à l’acide cyanhydrique. Le sorgho multicoupe est donc un outil spécifique, pas un
maïs de substitution. C’est justement ce qui fait son intérêt dans une stratégie de diversification.
Sorgho fourrager monocoupe : une autre option
Le sorgho fourrager monocoupe est également à considérer. La gamme variétale actuelle est suffisamment large pour qu’il soit nécessaire de choisir la variété en fonction de l’utilisation recherchée et des besoins des animaux. ARVALIS distingue notamment des variétés présentant des niveaux différents de rendement et de valeur énergétique. Pour les sorghos destinés à l’élevage, la valeur énergétique constitue un critère de choix important, avec ensuite la prise en compte du rendement, de sa stabilité, de la vigueur au départ et des caractéristiques
agronomiques.
EXEMPLE 3 — Une parcelle à faible potentiel maïs
Imaginons deux parcelles.
Le réflexe pourrait être de semer du maïs sur les deux parcelles. Mais le raisonnement système conduit à faire autrement.
Parcelle A : maïs ensilage. Le potentiel de la parcelle permet de valoriser pleinement la culture.
Parcelle B : sorgho. La culture est positionnée là où son comportement face au déficit hydrique peut apporter davantage de sécurité.
Ce n’est pas abandonner le maïs. C’est mettre le maïs sur la parcelle où il a le plus de chances de réussir et le sorgho là où il apporte une sécurité supplémentaire.
EXEMPLE 4 — Ne pas mettre tous les œufs dans le même panier
Une exploitation pourrait, par exemple, construire une stratégie fourragère autour de :
Ce tableau n’est évidemment pas une recette universelle. Il montre simplement la logique : chaque culture prend une partie du risque et remplit une fonction différente.
EXEMPLE 5 — Que se passe-t-il lors d’une année de canicule ?
Système très spécialisé.
Maïs + prairie peu diversifiée. La canicule arrive. Le maïs souffre. Les prairies
ralentissent. Les deux principales sources de fourrage sont pénalisées
simultanément.
Système diversifié
Maïs + prairie multi-espèces + RGI + méteil + sorgho. La canicule arrive. Le maïs peut souffrir. Mais une partie du stock a déjà été produite avec le méteil et le RGI. La prairie n’est pas composée d’une seule espèce. Le sorgho dispose encore d’une capacité de production estivale.
Le système n’est pas indemne de l’année climatique difficile, mais il est beaucoup moins dépendant d’une seule réponse.
Une assurance agronomique intégrée.
La diversification ne supprime pas le risque climatique. Elle évite qu’un
même aléa pénalise toutes les productions au même moment
LA DIVERSIFICATION COMME ASSURANCE AGRONOMIQUE
Il faut désormais regarder la diversification autrement. Elle ne doit pas être considérée comme une complication supplémentaire. Elle constitue une assurance agronomique intégrée à l’assolement. Cette assurance repose sur plusieurs niveaux :
– Diversifier les espèces : graminées, légumineuses, céréales, protéagineux,
cultures estivales.
– Diversifier les variétés : précocités, pérennité, comportement au stress,
souplesse d’exploitation.
– Diversifier les périodes de production : automne, hiver, printemps, été.
– Diversifier les modes de récolte : pâturage, fauche, ensilage,
enrubannage, affouragement.
– Diversifier les cultures estivales : maïs, sorgho et autres cultures adaptées aux conditions de la parcelle
LE MAÏS RESTE UN PILIER — MAIS IL NE DOIT PAS PORTER SEUL
LE SYSTÈME
Il serait contre-productif de vouloir supprimer le maïs des systèmes d’élevage. Le maïs reste une excellente culture.
Mais dans un contexte où les années chaudes et sèches deviennent un risque à intégrer dans la stratégie de l’exploitation, il devient prudent de ne pas lui demander de produire l’essentiel du fourrage lorsque les autres cultures pourraient prendre une partie du relais.
La question à poser n’est donc plus : « Dois-je faire du maïs ou du sorgho ? »
Mais : « Quelle part de mon système fourrager puis-je sécuriser avec chacune de ces cultures ? »
Et surtout : « Si l’été prochain ressemble à l’une des années les plus sèches que nous ayons connues, de quoi disposerai-je encore ? »
Nous ne pouvons pas maîtriser la température du mois de juillet. Nous ne pouvons pas décider de la quantité de pluie qui tombera en août. En revanche, nous pouvons décider avant le semis de ne pas exposer toute l’exploitation au même risque. C’est là que se trouve la marge de manœuvre
Continuer à faire du maïs ensilage : oui. Mais pas uniquement.
– Faire du maïs sur les bonnes terres ;
– Conserver son rôle de fourrage énergétique ;
– Diversifier les prairies ;
– Diversifier les espèces ;
– Diversifier les variétés ;
– Produire du RGI ;
– Implanter des méteils ;
– Introduire du sorgho là où il est pertinent ;
– Utiliser le sorgho multicoupe pour sécuriser l’été ;
– Répartir la production fourragère sur plusieurs périodes.
Il n’existe pas de culture capable de garantir à elle seule la production fourragère quelles que soient les conditions climatiques. La résilience vient de la complémentarité. Une prairie diversifiée plutôt qu’une prairie uniforme.
Plusieurs variétés plutôt qu’une seule. Du RGI pour produire rapidement. Du
méteil pour sécuriser le printemps. Du maïs sur les parcelles où il exprime son potentiel. Du sorgho sur les parcelles où le déficit hydrique limite régulièrement le maïs. Du sorgho multicoupe pour apporter une solution fourragère pendant l’été.
L’objectif n’est pas de produire moins. L’objectif est de réduire la variabilité du système et de moins subir les années difficiles.
La bonne question n’est plus seulement : « Combien puis-je produire dans une bonne année ? »
Elle devient : « De quoi mon troupeau disposera-t-il encore lorsque l’année sera mauvaise ? »
C’est à cette question que doit désormais répondre le système fourrager et
c’est pour cela que vos conseillers COPELVA sont là pour vous accompagner
dans cette véritable prise de conscience. Des formations vous sont proposées cet hiver et pensez à la force du collectif en intégrant les groupes GDA de notre département
À retenir
La résilience fourragère se construit avant la canicule, par des choix complémentaires de cultures, de variétés, de périodes de production et de
modes de récolte.
Article rédigé par Anne-Marie FILLIAT, conseillère fourrages à COPELVA.
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